Laurent DINGLI
Robespierre
Flammarion, Biographies, 2004
Notice de Claudine Cavalier


 

C’est un fort volume de 606 pages que Laurent Dingli propose au public dans la collection des Grandes Biographies de Flammarion. On ne saurait s’en plaindre : malgré des milliers de pages déjà écrites sur l’Incorruptible, il est certain que beaucoup reste à faire à son sujet, et qu’une riche biographie moderne ne sera jamais de trop sur un personnage aussi complexe et controversé. On pourrait même dire qu’un tel ouvrage manque cruellement à l’historiographie de la Révolution française : les mérites des livres de Jean Massin et surtout de Gérard Walter ne les ont pas empêchés de vieillir. Il est malheureusement à craindre que malgré son épaisseur et sa densité, le livre de Dingli ne soit pas encore celui qui comblera cette lacune et apportera des aperçus révolutionnaires sur l’Incorruptible.

Le travail est entièrement construit autour d’une idée unique, simple mais ingénieuse et, du reste, partiellement juste à défaut d’être neuve : Robespierre doit être interprété comme une figure messianique, et son étonnante carrière résulte de la rencontre de cette figure avec les aspirations millénaristes du peuple français travaillé par les bouleversements de la fin du XVIIIe siècle. Dès avant la Révolution, des problèmes familiaux et psychologiques (abandon par le père, mal-être social, difficultés à se forger une identité cohérente, troubles de la sexualité) auraient amené Maximilien à éprouver des difficultés existentielles ; peu à peu condensées dans un dégoût de l’existence réelle et une survalorisation de soi-même, ces difficultés l’auraient conduit à la construction d’un idéal abstrait de justice, et de vérité fondateur d’une intense volonté de sacrifice. Lorsque la RF éclata, abreuvé des idées millénaristes du XVIIIème siècle, il y aurait vu la catastrophe providentielle qui lui permettrait d’accomplir son destin d’élu et de victime sacrificielle, de Messie. Son idéal abstrait trouvait un acteur collectif susceptible de lui donner corps : le peuple souverain divinisé, nouveau Moloch de la nouvelle ère ouverte par la Révolution. Toute sa carrière politique, dès lors réduite à une longue course à la mort et au don de soi à cette entité abstraite et dévorante, censée incarner l’idéal né d’une incapacité à maîtriser le réel, s’expliquerait par là.

La pensée de Robespierre, globalisée, est de la sorte ramenée à un schéma simple, en même temps que toute la Terreur, assimilée à cette pensée, relève pareillement d’une conception religieuse du cours de l’histoire et des réalités humaines. Pour les terroristes vus par Dingli, seuls les élus, destinés à guider le peuple avant de mourir pour lui, étaient dignes d’accéder à la représentation politique et à l’exercice de la justice confondue avec la vengeance d’un peuple détenteur naturel de toute vérité. Mais ce peuple était gangrené par des opposants, éléments étrangers et nocifs qui nécessitaient une destruction radicale puisque extérieurs à l’ordre clos de la vérité, et qui finissaient par incarner le Mal aux yeux de leurs adversaires. La Terreur fonctionnait donc sur le vieux thème du bouc émissaire : pour sauver le peuple dans son ensemble, il était nécessaire d’en sacrifier une partie symboliquement chargée du Mal qui le rongeait de l’intérieur. Les victimes de la Terreur jouèrent successivement ce rôle de bouc émissaire, avant qu’au terme de l’histoire le Messie lui-même ne prenne la place de la victime sacrificielle dont la mort délivrerait définitivement le peuple.

Une fois ce schéma posé, tout est interprété d’après lui. La base n’en est pas fausse : la volonté de sacrifice personnel fondée sur une expérience existentielle douloureuse, l’obsession de la mort pour le salut matériel et moral du peuple sont bien des composantes essentielles de la personnalité tourmentée de l’Incorruptible. Malheureusement, une telle analyse psychologique ne constitue plus vraiment une révélation depuis que les ennemis de Robespierre l’utilisèrent contre lui au XVIIIème siècle, et réduire un homme à une dimension unique de son univers psychique, réelle ou non, relève du trompe-l’œil intellectuel ou du pamphlet. Les adversaires girondins de Robespierre donnaient dans le second genre, et ils avaient bien des excuses pour le faire. Dingli n’en a pas autant pour se complaire dans le premier. Quant à l’explication de la Terreur par une régression mentale collective du peuple français et la résurgence de structures de pensée archaïques face à une modernité impossible à assumer, le succès rencontré par cette idée chez certains historiens américains actuels n’en fait pas une nouveauté depuis les analyses de Quinet... Mais y voir, comme le fait Dingli, une vérité absolue et un cadre d’interprétation suffisant pour tous les aspects d’une des périodes les plus complexes de notre histoire s’apparente à un simplisme peu digne d’un historien professionnel.

En réalité, mal dissimulée sous les habits modernes de la psycho-histoire, se cache tout simplement dans l’ouvrage de Dingli une entreprise de dénigrement systématique de Robespierre et de la Révolution. Malgré des déclarations d’intention plutôt naïves, le livre roule dès ses premières pages les plus grossiers poncifs du discours contre-révolutionnaire. Sur Robespierre lui-même, tout y est, de l’homme aux yeux de chat (est-ce un hasard si Dingli reprend, au-delà de la vieille comparaison animale forgée par les révolutionnaires eux-mêmes, la formule chère à l’Action Française du Chat-Tigre pour qualifier Maximilien ?), à la maladie mentale supposée du père, en passant par les problèmes sexuels non moins supposés et l’incapacité à toute relation humaine normale. L’assimilation Révolution-Robespierre-Terreur fonctionne à plein : à quoi peut bien servir la perspective historique pour un auteur en proie à la joie simple du minimalisme intellectuel ? Les ficelles sont énormes : la pensée de Robespierre est soigneusement détachée de son contexte, et le caractère collectif de la Terreur, concédé du bout des lèvres dans une phrase de conclusion, n’est jamais pris en compte.

Le livre est farci de longs développements parfaitement extérieurs à Robespierre, destinés à frapper le lecteur peu soucieux de rigueur et qui du reste, le serait-il, se retrouvé assommé par un déferlement de violence pure, vue sans perspective : scènes de massacres populaires, mutilations et lynchages se succèdent sans ordre, dans une pure surenchère d’horreur. L’amalgame, qui fut une des plus tristes pratiques du Tribunal Révolutionnaire finissant, ne répugne pas à Dingli. De longs passages sont donc consacrés à des personnages qu’il déclare comparables à Robespierre, sans jamais fournir aucune justification à cette comparaison : facile moyen de faire élégamment endosser à ce dernier leurs excès ou leurs dérives ; ainsi Dorfeuille, Monestier, Chaumette se retrouvent-ils bombardés au rang de substituts de l’Incorruptible, le temps pour l’auteur de disserter sur leur puritanisme ou leur ultra-terrorisme, toutes dimensions qu’il aurait du mal, et pour cause, à trouver chez son sujet principal, mais qu’il lui est commode d’aller chercher chez d’autres.

Autre ficelle si grosse qu’on pensait ne plus la rencontrer dans un ouvrage à prétention de sérieux : l’évacuation de pans entiers de l’oeuvre ou de la pensée de Robespierre, au profit de formules méprisantes faciles. Alors que trois pages sont consacrées aux macabres exploits des colonnes infernales, une page à l’évocation émue de la fin admirable de Louis XVI (autre victime sacrificielle, mais tant pis), on reste rêveur à voir la théorie constitutionnelle de l’Incorruptible traitée en trois lignes, et le bilan politique, juridique et social de la Convention Montagnarde rejeté en une demi page condescendante.

Passons sur les bourdes pures et simples, nombreuses, comme celle qui consiste à qualifier Billaud-Varennes d’acteur manqué en le confondant avec Collot (page 500), sur les affirmations tout simplement fausses (Robespierre n’aurait défendu que ses propres partisans), sur la grossière misogynie qui sous-tend le chapitre consacré aux femmes liées à l’Incorruptible. Pas la peine non plus de s’étendre sur l’approche historique des épisodes de la Révolution évoqués dans le cours du livre : cette approche n’existe tout simplement pas, ou relève de la plaisanterie, parfois ridicule comme pour l’affaire lyonnaise dont l’auteur ignore manifestement à peu près tout.

On reste malgré tout confondu face à l’absence absolue, revendiquée avec une tranquille arrogance, de tout traitement historique dans le cas d’épisodes fondamentaux de la carrière de Robespierre, si complexes et sujets à débats soient-ils : est-il possible que Dingli ignore les questions posées aux historiens actuels par Thermidor, pour l’expédier de la sorte en un quart de page fondé sur un raccourci de l’analyse déjà sommaire et fausse de Walter, dont le livre posthume sur le sujet n’est certes pas une référence ? Plus gênant encore est l’usage continuel de notions modernes mal maîtrisées : celle de totalitarisme est évidemment employée à tour de bras pour qualifier le jacobinisme, sans qu’en soit donné le commencement d’une définition, encore moins que soit pris en compte les débats modernes à son propos ; et que dire de celle de « putsch » pour qualifier le 31 mai, là encore sans la plus légère justification ?

Enfin, le pire aspect du livre, le plus nauséabond à coup sûr, réside dans l’usage antihistorique de figures contemporaines du Mal, prises en dehors de tout contexte comme points de comparaison avec l’Incorruptible : surgissent au détour de la page Hitler, Staline, dont le rapprochement avec Robespierre est naturellement affirmé sur un simple argument d’autorité ; surtout, dans une imposture intellectuelle beaucoup plus triste que ce qui relève désormais d’un poncif bien vieilli d’extrême droite, Dingli ne craint pas d’agiter sous le nez du lecteur invité à blêmir d’épouvante les terroristes islamistes actuels, sérieusement et longuement mis sur le même plan que Robespierre. Robespierre-Hitler-Ben Laden : emballez, c’est pesé, voici la nouvelle trilogie démoniaque du XXIème siècle. La farce que constitue l’ouvrage dans son ensemble vire là au sinistre.

Pour corser encore le plaisir subtil du lecteur, le livre lui offre en sus de ses fines analyses quelques exemples savoureux d’un style qu’il est délicat de qualifier sans tomber dans l’insulte. La seule ouverture du livre permettra d’en juger, car elle mérite sans contredit la citation.

« Il se tenait là comme une lueur pâle, mystérieuse, indéfinissable, qui attire vers la pénombre du tombeau. Je ressentais cette répulsion qui fascine en découvrant l’ombre froide, l’incarnation toujours vivante de la Terreur, l’homme mué en principe et le principe fait glaive. Pourquoi l’immonde du réel doit-il côtoyer le sublime de l’idée ? Il y a dans cet accouplement monstrueux une apparente contradiction que les hommes peinent toujours à déchiffrer, arc-boutés qu’ils sont sur leur fragilité, leur identité friable et leur immense désarroi devant la mort. Et je suis l’un d’eux. Pourquoi, me dis-je, cet enlacement foudroyant entre la France et Robespierre ? Est-ce seulement le baiser glacé de la mort ? est-ce au contraire un espoir avorté, le bonheur suave, la divine surprise, éternellement contrariés par les méchants ? Je n’en savais rien avant d’ouvrir cette tombe. »

Dingli a parfaitement le droit de se prendre, devant Robespierre, pour Van Helsing ouvrant la tombe de Dracula. Chacun est bien libre de ses fantasmes. Mais il n’est pas prouvé que cette liberté lui donne le droit de gaver ses lecteurs ad nauseam d’un tel brouet. Mais peut-être ne faut-il pas l’accabler : c’est une grâce spéciale à Maximilien, semble-t-il, que son curieux pouvoir de priver ses détracteurs de tout sens du grotesque et de les conduire à se torpiller eux-mêmes par le comique involontaire. Ah ! mais l’Incorruptible n’est-il pas « cette émanation de la Terreur et de la Vertu, ce Janus apocalyptique, ce marbre nourri de Rousseau et de pensée millénariste », toujours selon son nouveau biographe ? A une telle créature, dont la description eût enthousiasmé Flaubert et l’eût inspiré dans ses recherches sur les capacités de la bêtise humaine, qu’est-il d’impossible ?

Il est à craindre toutefois que l’auteur ne soit pas victime d’un sort posthume lancé par Maximilien mais plus banalement de sa propre maîtrise approximative du français jointe à des ambitions légèrement au-dessus de ses capacités. Le lecteur se frotte les yeux devant certains passages, en voyant par exemple Robespierre dénoncer page 248, dans le style ineffable de Dingli, « l’éternelle miction du pur et de l’impur provoquée par les traîtres ». A qui faut-il confier l’auteur d’une telle bévue ? A un instituteur qui lui enseignera la différence entre miction et mixtion, ou à un psychanalyste qui lui permettra de clarifier ses obsessions personnelles ?  


© Claudine Cavalier 1996-2007
Notes et Archives 1789-1794